Thierry-Georges Leprévost
 

 

 


Ce spécialiste en littérature et en architecture normandes est bien connu du fait de ses nombreux reportages sur France3 Basse-Normandie. Passionné par la culture de sa région, il a écrit plusieurs ouvrages dont une biographie très remarquée de Guillaume le Conquérant. Il collabore aujourd'hui au magazine Patrimoine Normand.

Ouvrages publiés :
  • "Guillaume le Conquérant : la saga du 7e duc" (Heimdal 2011)
  • "Hastings 1066 : cavalerie normande et infanterie saxonne"
  • "L'épopée des ducs de pierre" (Corlet)
  • "Promenades en Normandie avec des écrivains médiévaux" (Heimdal)
  • "Son bonhomme de chemin" (Cheminements)
  • "L'affaire Brière" (Heimdal)
  • "Hastings 1066" (Heimdal)

Grans de sablle, le dernier Magène.
Article paru dans le magazine "Patrimoine Normand" n°69 (2009)

Magène vient de signer son nouveau CD : Grans de sablle. Onze poèmes d’Alphonse Allain mis en musique et interprétés par Daniel Bourdelès. Le tout, comme il se doit pour l’association culturelle du Cotentin, en langue normande. De la grande littérature.
As-tu coumptaé les grans de sablle du perret ?
As-tu coumprins lé caunt de la mé oû matin cllai ?
Quaund tu guettes les éteiles oû maunté de la nyit,
Tu vou’rais errachi l’veile qui muche l’infini…
Ainsi commence la chanson-titre de l’album. Il suffit de la lire à haute voix pour en apprécier la musicalité naturelle, l’élégance du rythme et l’orchestration des mots. Même si l’on ne comprend pas le normand. Alors, quand on "l’entend"... Et quand la musique des notes s’ajoute à celle des mots, comment ne pas être conquis ?

Un grand poète du normand

Depuis toujours, Alphonse Allain pense et vit en langue normande. On se souvient de sa traduction du texte français de Claude Pithois relatif à la légende des Oies de Pirou, qui, après avoir suscité un numéro spécial de La Voix du Donjon, et un CD de Magène, avait été adaptée à Flamanville sous la forme d’une comédie musicale au livret signé Daniel Bourdelès. Et fait l’objet d’un DVD.
Cette fois-ci, les complices ont œuvré en commun sur des thèmes beaucoup plus réalistes. Histoires d’hier, d’aujourd’hui et de toujours.
Histoires d’hier. Celle, ouverte par une introduction au piano, des ouvriers cherbourgeois qui travaillent six jours sur sept, et boiraient bien leur paie du samedi, si leurs épouses n’y mettaient le holà ! Ch’est boun de rentraer tcheu sei, dauns la nyit qui quémenche… Pensaer ryin faire déman, pique no s’sa dimmaunche…
Au rythme et aux accents des chants de marins, celle du jeune Terre-Neuvas, encore un enfant, parti en voyage initiatique sur les traces d’écume de ses parents et grands-parents, vers les froids horizons d’où l’on revient un homme… jusqu’au retour à Granville. Ta mère lo-bas deit t’espéraer oû quai, t’as hâte d’la serraer counte tei.
Celle de l’ami Felipe disparu, venu en Normandie aux mauvais jours de l’Espagne, et mort en Cotentin. Mais… D’oû vyint l’amityi ? Ch’est que souovent, je pense à tei. Mélancolie andalouse et accords de flamenco à vous donner des frissons dans le dos.
Histoires d’aujourd’hui, résolument contemporaines. Le père et l’éfaunt, la déchirure du divorce. Le teimps me semblle si loung quaund t’es louen de mei ! Et puis, une semaine sur deux, un jour avec lui au bord de la mer, sans penser à rien, pour oublier la séparation en fin de journée, quand la mère viendra le reprendre en feignant de ne pas le voir. Et redevenir seul. Seul.
La solitude, le chômage et la dépression pour Paul. Oû bouot d’quiques meis sa bouone fème l’a quittaé, l’huissyi est venun, Paul est parti… La mort encore, l’une des obsessions d’Alphonse Allain. Le suicide d’un ami, tué par la misère, par l’alcool, par la corde. Tué par sa vie.
Thèmes de toujours. La guerre, les guerres, de celle des Prussiens à celle en Algérie. En attendant la prochaine : Dé ch’tu couop, ch’est-i la Der des Der ?? Quatre conflits, quatre couplets. Quatre références familiales ou personnelles. Car dans ses vers, Alphonse Allain s’implique.

Eun jou j’embarquis pour Alger.
Ch’était en Seissante oû meis d’mai.
J’i étaé déeus auns élouengni…
Mais ch’est seur ch’tu dyerre m’a merqui.

Nostalgie. Le temps qui passe, la vie qui s’écoule. Quel monde laisser à ses enfants ? Ferait-on mieux si c’était à refaire ? J’ériouns petête pu faire muus, petête pu faire pyire…
Toujours la nostalgie, au hameau natal du poète. Eternel chant du terroir, l’appel de ses origines près de Cherbourg, perchées sur la falaise qui domine la mer. Men p’tit hammé oû bouord de la mé. Et la mort, bien sûr, la modeste attente d’une simple prière quand l’heure sera venue.
Hommage à Vauville, sa plage, sa mer, ses pêcheurs et ses maisons. Vauville sans commencement. Vauville du passé et du futur. Vâoville va s’endormin ; Vâoville s’est endormin… Jusqu’à demain, pour que tout recommence. Vauville sans fin.
L’amour enfin, sur l’herbe de Sainte-Marie. En profiter quand on est deux. Parce que la vie, Cha va vite, vite, vite. Et que, quoi qu’on fasse, au bout de la lumière, il y a toujours… la mort.

Des musiques enlevées

Si les textes sont souvent graves, il ne faudrait pas croire pour autant que l’album est déprimant. Au contraire, les mélodies vous donnent du baume au cœur. Même si, quelquefois, on aimerait un synthé un peu moins présent et si l’on apprécierait un recours plus discret à la boîte à rythme, on est séduit par les accords syncopés de la guitare de Daniel, ses refrains très prenants, la voix d’Isabelle Lequertier sur Nouostalgie, un glissando complice ou des séquences musicales qui vous font irrésistiblement bouger les pieds. Comme toujours dans les productions de Magène, on est aux antipodes des chants folkloriques en blaudes et coiffes qui ont trop longtemps enfermé la langue normande dans un passé révolu et figé. Magène procède bien de la Normandie qui bouge.