Charles Lemaître
        portrait        article       


CHARLES LEMAITRE : VOYAGE AU BOUT D'UN REVE

par Daniel Bourdelès

 

partie 1 sur 3 - partie 2 - partie 3



Le collège d’Aunay-sur-Odon, dans le Calvados, porte désormais le nom de Charles Lemaître. Bel hommage pour ce poète, enfant du pays, qui alliait un style d’écriture efficace à un talent de conteur hors pair. Et quelle magnifique reconnaissance pour la poésie en langue normande ! C’est l’occasion de remonter le temps et de faire le point, 70 ans après sa mort, sur les traces que le "Père Lemaître" a laissées dans le Calvados.

Curieux destins que ceux des artistes célèbres de leur vivant... Bien qu’adulés par leurs contemporains, la disparition naturelle de leur génération peut les faire simultanément basculer dans l’oubli.  Nombre de poètes, de musiciens, de comédiens ou de peintres ont subi cette mise au tiroir de l’histoire. Seuls des noms souvent inconnus sur les plaques de rues témoignent aujourd’hui de ces notoriétés dissoutes dans le temps. D’autres, sans aucun doute plus chanceux, ont suscité suffisamment d’estime et d’admiration pour que des relais enthousiastes s’établissent spontanément et maintiennent le souvenir de leur oeuvre. Charles Lemaître fut de ces hommes très populaires en son temps. Bernard Demoy, président et fondateur des "Amis du Père Lemaître", et Claude Chaumont, conteur, assurent depuis plus de vingt ans la pérennité de sa mémoire. Cet article leur doit donc beaucoup.




Charles Lemaître naît en 1854, à Saint-Georges d’Aunay. Il grandit dans ce bocage Virois avant de "monter" à Caen pour y gagner sa vie. Il trouve d’abord un emploi d’aide-cuisinier dans un hôtel. Sans doute navigue-t-il ensuite pendant quelque temps sur un navire marchand (d’après un témoignage oral recueilli par Bernard Demoy). Ce genre de petit boulot était à cette époque habituel dans le port de Caen. Enfin, il devient assez rapidement employé d’octroi, fonction qu’il occupera définitivement.

Seules quelques bornes fixant les limites de l’octroi témoignent encore à Caen de ce métier disparu dans les années 50. Il consistait à percevoir des taxes pour les marchandises que l’on venait vendre en ville. Ainsi donc, l’employé d’octroi, douanier en uniforme, avait-il pour mission de contrôler les "quérettes" qui franchissaient les limites de la ville. Charles Lemaître avait en charge la "frontière" de la voie d’accès ouest de Caen, à la limite de Venoix qui était encore une commune indépendante. Il est amusant de constater, qu’à la même époque, le Douanier Rousseau occupait la même fonction à Paris...

Au cours de ces nombreuses années, Charles Lemaître habite rue Haute (au premier étage de l'actuel n°7), dans le quartier du Vaugueux. C’est dans cette modeste maison qu’il écrira l’essentiel de ses oeuvres. Sa maigre retraite d’employé d’octroi l’obligera à vivre fort simplement jusqu’à la fin de ses jours. Il meurt en 1928, probablement d'un "coup de froid". Sa tombe est visible au cimetière Nord-Est, avenue Georges Clémenceau, à Caen. S’il fut enterré, dans un premier temps, dans le "carré des pauvres", ses amis et admirateurs se cotisèrent rapidement pour lui offrir une concession à perpétuité et une tombe plus digne, en partie en granit de Vire, matériau symbolique de ses origines "bocaines".



Qu’avaient-ils à déclarer, tous ces "Bocains" ?


On imagine volontiers le petit Charles grandir au milieu de tous ces personnages familiers qui alimenteront l’inspiration de ses textes. En toile de fond, les histoires racontées à la veillée par "ses gens" ou par la couturière de passage :

"Je m' rappell' que not' couturière,

Quand o v'nait coudre à la maison,

En savait dé drôl's à fouaison,

Qu'o racontait mue qu' sa périère

(Périère : prière - "Le goulu attrapé" dans les "Joyeux Bocains")


Au quotidien, une mère qu’il évoquera toujours avec une grande tendresse. Un père huissier de justice, profession ingrate... Il dénoncera plus tard les "faiseurs de pauvres gens" et n’aura jamais de clémence pour les gens de justice ("Méfious des gars qu’ont des serviettes !").

Et puis ce métier d’employé d’octroi sur le chemin de son bocage... Une aubaine du destin pour cet observateur infatigable des moeurs et déboires de ses semblables ! Qu’avaient-ils à déclarer, tous ces "Bocains" d’Aunay et de Vire, les modestes et les honnêtes, les finauds et les filous ? On imagine sans mal les marchandages et les excuses à dormir debout qu’il devait entendre, les histoires cocasses toujours renouvelées qu’on lui glissait à l’oreille. Comme le dit Bernard Demoy, "les meilleures histoires de curés ne sont-elles pas celles qui sont racontées par les catholiques ?". Et puis, les potins quotidiens du bocage. Un véritable vivier dans lequel il puisait ses histoires. D’ailleurs, on constate que celles-ci évoquent régulièrement des noms de lieux bien réels et des noms de famille que l’on retrouve sur les tombes des cimetières. De l’authentique pur jus.


Chaque soir, après avoir perçu moult taxes, Charles Lemaître rentre chez lui, rue Haute, fatigué sans doute mais aussi plein de témoignages à exploiter. Il y use des centaines de chandelles et, comme bien des auteurs, fourmille d’idées à l’heure où il faudrait dormir ! Heureusement, près de son lit, il y a ce petit carnet noir sur lequel il note ses bons mots, ceux qui toucheront les côtes d’un public qui ne demande qu’à s’amuser. Faire rire ses semblables, c’est assurément sa raison d’écrire :

"Si n’y a d’ qué qui tracass’ ma vie,

C’est d’avé poue, mes pour’s amis,

Qu’ vo n’ tumbiez en mélancolie !"

Au matin, il sera fier de secouer gaiement son petit carnet noir sous le visage toujours aussi bougon de son ami Jules Rame : "Maître Jules, j’en ai encore fait une cette nuit !"




L’homme qui brûlait les planches


Vous, qui lisez cet article, connaissez sans doute le subtil mécanisme de la popularité. En fin de repas, à l’heure où le pousse-café est largement supplanté par les digestifs, on libère les gosiers des quelques chansons gaillardes qui ne demandent d’ailleurs qu’à jaillir. A ce petit jeu, il y a des grand-mères ou des oncles qui excellent et qu’on ne manque pas de solliciter à chaque assemblée. Charles Lemaître a dû très tôt étonner son entourage par son talent de conteur. Du repas de communion de la nièce au banquet de mariage d’inconnus, il n’y a que le pas de la renommée : "Demandez donc au jeune Lemaître de venir raconter ses histoires... Vous ne serez pas déçus !". Effectivement, l’artiste s’exprimait en vers (à la mode de l’époque) et ses monologues en normand faisaient mouche. Dans ce milieu bocain où l’on a la dent dure, ses canines mordaient là où ça fait rire.


Les années se sont empilées sur ses épaules depuis cette époque touchante des réunions de famille. Aujourd’hui, on l’invite dans des assemblées autrement "conséquentes". On vient de loin pour le voir de près, ce qui pourrait être une définition du succès. Cet après-midi, l’association "la Goutte de Lait" de Lisieux l’invite à animer une petite fête au Jardin de l'Etoile. Celle-ci a fort bien commencé avec le Concours de Bébés qui a réuni 185 bambins, un échantillon attendrissant de ceux qui vont repeupler la France décimée par la guerre de 14-18 ! Il a revêtu sa blaude, ce costume qui lui semble tellement naturel. Il s’observe un instant dans le miroir : sa moustache et sa barbe abondantes lui confèrent une allure de prophète. Certes, il est petit, trapu, "petit gros" diraient simplement les gens, mais n’est-ce point le signe évident d’une joie de vivre ? L’oeil rieur, la lèvre prête pour le propos, il range ses lunettes et grimpe sur l’estrade sous les applaudissements nourris des centaines de spectateurs.


Un spectacle parmi beaucoup d’autres depuis son âge de 50 ans où il avait commencé à se faire un nom. Un nom qui prendra un jour, et une fois pour toutes, une couleur résolument familière. Le "Père" Lemaître n’en finira pas d’écumer avec succès les fêtes de Caen, du Bocage et du Bessin, probablement sans demander de cachet, simplement pour le bonheur de rire avec ses semblables. Ceux-ci repartaient souvent avec ses monologues et ses chansons qu’il faisait imprimer sur des feuilles volantes. Bienheureux, optimiste, chaleureux, spontané... Il était de ceux que l’on oublie pas. Georges Manoury, journaliste au Journal de Caen, témoignait régulièrement de ses triomphes populaires. Il appréciait tant l’artiste qu’il lui consacra un livre ("Avec Charles Lemaître dans le Bocage normand - la vie et l’oeuvre d’un délicieux conteur patoisant"  - Imp. caennaise J. Robert et Cie, Caen, 1932). Sa description ne surprendra pas : "Ceux qui l’ont connu gardent toujours le souvenir de sa figure intelligente, si fine, si ouverte, ainsi que ce bref et malicieux coup d’oeil qui l’éclairait si bien".

Nous ignorons si le Père Lemaître a exporté ses talents dans le Pays d’Auge (hormis quelques incursions à Lisieux, à l'invitation d'Henry Chéron), dans l’Orne ou dans la Manche. De la même façon, nous ignorons s’il a rencontré ses non moins illustres voisins du Cotentin, Alfred Rossel (très en vogue à la même époque) et Louis Beuve. Trop de documents ont disparu lors des destructions guerrières. Amis lecteurs, vos témoignages seront les bienvenus. Par contre, Bernard Demoy évoque un événement original. Aux alentours de 1925, une association parisienne (sans doute les Normands de Paris) invite Charles Lemaître à présenter ses monologues. Sa surprise est totale quand il découvre dans son public plusieurs comédiens de la Comédie Française. Quel défi ! Les observateurs du moment rapportent qu’il a soulevé l’enthousiasme de ces confrères d’un autre rang. A cette occasion, il est fort possible qu’un enregistrement du spectacle ait eu lieu car le magnétophone, récemment inventé, était à la mode dans les soirées mondaines, mais ce n’est qu’une hypothèse...