Charles Lemaître
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CHARLES LEMAITRE : VOYAGE AU BOUT D'UN REVE

par Daniel Bourdelès © 1999

 

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Une soirée d’été tiède parmi d’autres. Charles remonte le quartier du Vaugueux. Juste derrière lui, l’église Saint-Pierre sonne les coups de l’angélus du soir. Demain dimanche, on l’attend à Bayeux. Il y aura du monde, c’est sûr, beaucoup de monde sur le pré .Un public avec des grands rires francs. Avec des regards fixes, intéressés ou mouillés par des histoires plus tristes comme "Taupin" ou "les nids de mauvis". Avec, surtout, le tumulte des applaudissements. Et lui, tout seul sur ses trois planches, bouillant derrière sa barbe d’une envie de raconter encore. Il sait tout cela, il l’a si souvent vécu.

Il se retourne et contemple un instant les toits de Caen et le clocher de l'église Saint-Pierre tendu fièrement comme un cou de coq : "Dire que je n’ai jamais rien écrit sur cette ville !.. Mon pays est ailleurs, il n’y a pas de doute". Ce soir, il va continuer d’écrire une histoire commencée dans sa tête. Sa main le démange déjà. Depuis le temps qu’il cultive son style, la qualité sort plus facilement de sa plume Sergent-Major. Oui, il a appris à peaufiner ses "chutes", ces vers ultimes qui déclenchent la surprise et le rire. Il maîtrise désormais la technique ô combien normande du sous-entendu qui fait rire de l’intérieur. D’ailleurs, il y en a même qui l’encouragent à fixer ses oeuvres dans un livre. Arthur Marye, auteur de théâtre et rédacteur-en-chef du Bonhomme normand est de ceux-là : "J’y penserai, Monsieur Marye, on a bien le temps...". Mais ce soir, après la soupe, quelques mots bien tournés et - si les yeux tiennent bon - quelques fables de La Fontaine suffiront à son bonheur.



Finalement, Arthur Marye réussit à convaincre son ami (peu enthousiaste pour ce travail) et la première édition des "Joyeux Bocains" voit le jour en 1917 (Editions Ch. Valin, Caen. Réédition en 1931 par Mouville et Ozanne, Caen). Tâche ingrate que de transcrire par écrit une langue qui prend toute sa saveur à l'oral ! Charles Lemaître fixe donc quelques règles de graphie des syllabes et de phonétique qui permettront la cohérence de l'ensemble. Arthur Marye signe la préface de ce recueil de 25 textes. Le préfacier, on le devine, ne tarit pas d'éloges sur le poète : "Ses contes sont du meilleur cru, originaux, gais, hilarants même, pétillants de malice et d'esprit".



Tous d’accord


Si le répertoire grivois l’a emporté sur la poésie bucolique, les mots et les images du poète ne sont jamais obscènes. Charles Lemaître veut faire rire, veut distraire. En ce sens, sa technique est au point. Dans un article écrit au début des années 50, Fernand Lechanteur évoque ainsi le talent du conteur : "L’ambition de notre auteur semble être avant tout de nous en conter une "bien bonne". Dans le genre drolatique, Charles Lemaître ne manque ni de verve, ni de truculence. Certes, la verve est volontiers scatologique et la truculence définitivement rabelaisienne. Je ne sais quel critique a écrit il y a une cinquantaine d’années que les fabliaux normands sont les plus grossiers. Mais ce serait faire tort au chantre populaire des Bocains que de ne lui concéder que les mérites discutables de la grosse rigolade. Certes, Lemaître ne voit que le côté plaisant de la vie et il est ami de gaudriole plus que de tout autre chose ! Mais il a du coup d’oeil. Il sait peindre et il sait admirablement conter (en vers) les aventures et mésaventures cocasses de ses compatriotes. Ses sources ne sont point difficiles à identifier et les histoires qu’il raconte traînent dans le coin des salles d’auberge depuis des générations. Mais en admettant que l’on n’aime pas cette gauloiserie permanente, il est indéniable qu’elle est présentée de main de maître. Les tableautins heureux ne sont pas rares dans l’oeuvre du Père Lemaître et on se contenterait volontiers d’avoir écrit la douzaine de vers qui constituent, par exemple, "la partie de dominos".

D’ailleurs, tout le monde semble d’accord. Camille Jeanne, l’autre enfant du pays de Saint-Georges d’Aunay, évoque des "oeuvres exquises, faites de bonhomie malicieuse et de naïveté piquante" (Monographie de Saint-Georges d’Aunay - Jouan, Caen, 1924). Maurice-Ch. Renard, jeune écrivain caennais, écrit : "Les Normands de chez nous goûtent la cadence sèche et fruste de vos vers, le ton savoureux de vos histoires et la silhouette âpre de vos personnages" (Préface des Contes joyeux du Père Lemaître "Hélas, qu’ c’est drôle" - Rousselot, Caen, 1924). Gaston Lavalley évoque le digne héritier de La Fontaine : "Cette ironique manière de voir les choses, il l’a dans le sang. Un peu du génie du bonhomme est descendu à travers les âges jusqu’à ce cerveau de prolétaire bas-normand" (Préface des Contes drolatiques "Eiou qu’i va les trachi" - Jouan, Caen, 1932). Bigre !

Bernard Demoy  complète ces analyses en situant le conteur sur l’échelle du temps : "Il y a chez Charles Lemaître de la poésie authentique. Georges Brassens et Pierre Perret ont finalement une inspiration très proche de la sienne : une observation juste de leurs semblables, beaucoup d’indulgence et jamais de méchanceté. Comme eux, il traîne une image de grivoiserie, mais une grivoiserie qui n’est jamais naïve".



Quelques repères sur le chemin


Charles Lemaître a produit une oeuvre importante qui regroupe 190 pièces dont une quinzaine ont été mises en musique, essentiellement par Deloge. Sur ce dernier point, il semblerait que ces chansons n’aient guère soulevé l’enthousiasme, les musiques monotones de ce musicien s’adaptant mal au style du conteur. Ces 190 pièces ont été présentées entre 1904 et 1932 sur différents recueils qui sont quasiment introuvables aujourd’hui. La plupart ont été préfacés par les admirateurs du moment.

D’autres hommes célèbres ont manifesté leur intérêt pour l’oeuvre du Père Lemaître : le préfet Hélitas, le peintre Jules Rame, l'avocat Marcel Jouanne qui consacra quelques textes à son ami ("Les échos du bocage", avril 1932) et aussi Henry Chéron, ministre des finances sous la IIIe République qui déclarait, en 1930 : "Charles Lemaître fut un de nos grands poètes du patois normand. Il a écrit de jolies anecdotes qui sont bien du terroir et qui entretiendront la belle humeur des générations dans notre pays".

A la mort du poète, ses amis ont souhaité pour lui un coin d’éternité moins navrant que la terre du "carré des pauvres". Sa tombe de granit en témoigne au cimetière nord-est de Caen. Le 5 mai 1932, ils inauguraient le premier buste de l’artiste au coeur du Jardin des plantes de cette même ville. A cette occasion, Arthur Marye prononçait un discours qui résumait tout ce qui avait pu être dit : "Le Père Lemaître est un auteur gai, c’est ainsi qu’il faut le prendre. Ses contes sont des manières de petits chefs-d’oeuvre où l’ironie la plus fine se cache sous des dehors naïfs et où la simplicité pittoresque du langage fait mieux valoir encore la subtilité malicieuse de l’intention".

Troublante destinée que celle de ce buste... Volé et fondu par les Allemands lors de la dernière guerre, son métal a probablement servi à la confection d’armes. Assis sur son nuage, le Père Lemaître a dû pleurer de désespoir en voyant un tel témoignage de sympathie se transformer en machine à tuer ses semblables.